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La socioéconomie des justiciables : l'analyse des groupes sociaux
La société au Canada sous le Régime français est hiérarchisée et cette hiérarchie socioéconomique de la société se transpose au niveau des justiciables puisque le niveau social de quelqu’un peut influer sur la façon dont il va interagir avec la justice. En effet, le juge se base sur plusieurs critères pour juger le crime commis, dont l’appartenance socioéconomique du coupable et de la personne offensée.
La composition de la société canadienne et l’avantage donné aux plaignants dans la justice
La structure sociale du Canada sous le Régime français est composée de trois groupes. L’élite de la société est composée des nobles, des officiers militaires et de l’administration civile, des grands bourgeois et des notables, dont font partie les curés, les marguilliers, les seigneurs, les meuniers et les officiers de milice. En opposition avec ces élites urbaines et rurales, on retrouve tous les autres individus qui constituent la population. Ces deux groupes ont des rapports différents aux institutions puisque les faveurs des autorités permettent à l’élite d’obtenir des privilèges ou des disgrâces alors que c’est tout à fait impensable pour le reste de la population. De même, certaines personnes sont considérées comme inférieures comme les Amérindiens, les esclaves, les étrangers, les forains et les défavorisés, tous ces groupes étant pratiquement exclus du système judiciaire.
La composition des plaignants est très révélatrice des rapports sociaux et des inégalités sociales. Les artisans comptent pour 35 % des plaignants, les marchands et les élites pour 20 % chacun et la paysannerie, qui représente 80 % de la population, n’obtient que 18 %. Cela permet de constater qu’au regard des plaignants, il existe une ségrégation sociale au profit de l’élite. La raison est qu’une plainte, souvent suivie de plusieurs séances à la cour, occasionne des frais que seules les élites peuvent assumer facilement. De même, le Canada est une société aristocratique où la noblesse jouit d’un grand prestige et d’une grande influence. Il est donc plus facile pour elle de faire intervenir son statut dans les décisions judiciaires, ce qui facilite son recours à la justice. En effet, les nobles représentent 37,4 % des victimes et 12,4 % des accusés, à l’inverse des petites gens qui ne composent que 14,2 % des victimes contre 40,1 % des accusés.
Il semble que ce soit davantage les conditions qui favorisent les élites au détriment des plus pauvres qui ont moins les moyens de faire respecter leurs droits, mais il reste que le défendeur, le plus souvent issu du petit peuple, est dans une position d’infériorité puisqu’on lui réclame quelque chose.
La représentation des groupes dans la justice
Les groupes socioéconomiques de la société canadienne sous le Régime français ne sont pas représentés également face à la justice puisque certains sont sous-représentés alors que d’autres le sont d’une façon beaucoup trop forte. En général, les gens des couches élevées de la société sont très nombreux à se servir de la justice alors que le petit peuple ne s’en sert que très peu.
Les gens des métiers de l’alimentation sont très friands de procès de par la nature des activités économiques qu’ils entretiennent. À l’intérieur de ce groupe, les cabaretiers dominent et les aubergistes retiennent aussi fortement l’attention. Les marchands sont aussi un groupe fréquentant assidûment la cour et leur importance croît avec le temps au fur et à mesure que l’activité économique prend de l’ampleur dans la colonie. Les membres des professions libérales, les officiers de justice et les gens d’Église sont eux aussi friands de procès malgré leur faible nombre. Pour eux, les coûts ne constituent pas un obstacle et le recours à la machine judiciaire intervient spontanément dès qu’ils se sentent le moindrement lésés dans leurs droits.
Les interactions entre les groupes socioéconomiques : la dynamique des justiciables
Les groupes sociaux n’entretiennent pas tous des rapports judiciaires entre eux. La majorité des groupes sociaux sont plutôt endogames, c’est-à-dire qu’ils plaident contre des gens du même statut social qu’eux. La structure de la société est assez fermée et elle a tendance à le devenir encore plus avec le temps. En effet, les gens entretiennent des rapports judiciaires avec ceux du même niveau social qu’eux, si l’on exclut les marchands et les gens de l’alimentation qui, de par la nature de leurs activités, sont en contact avec tous les individus. D’ailleurs, cette endogamie est surtout présente chez les classes les plus défavorisées de la société qui ne traînent pas en justice des gens de statut social plus élevé qu’eux, mais qui sont souvent entraînées par ces derniers dans des poursuites judiciaires. Pour les plus démunis, la justice est presque toujours subie et donc redoutée. Au haut de l’échelle sociale, l’appareil judiciaire devient un mécanisme courant d’administration. Les rapports qu’a l’élite avec les groupes de rangs inférieurs ne sont nullement réciproques; ils appuient leur domination.
L’analyse des interactions géographiques et socioéconomiques des justiciables permet de faire ressortir le fait que la justice renforce les divisions territoriales et sociales. En effet, elle avantage les urbains et les groupes dominants de la société de par sa présence dans les villes et non dans les campagnes, en excluant la justice seigneuriale, et de par les coûts importants qu’elle impose à ses utilisateurs. Les décisions rendues ne sont pas prises en faveur de groupes supérieurs de la société, mais sont plutôt en faveur des plaideurs; environ 85 % des plaideurs obtiennent gain de cause et puisque la majorité des plaideurs se situe dans la classe moyenne ou dans la classe aisée de la société, la justice est d’une certaine façon élitiste. Par le jeu des forces économiques, les groupes dominants possèdent un avantage indéniable que viennent confirmer les jugements prononcés.
La justice vient donc renforcer les inégalités déjà présentes dans la société. Ainsi, ce sont les structures mêmes de la société qui avantagent les riches aux dépens des pauvres. La justice vise donc une certaine équité malgré son rôle de soutien de la société en place. C’est par contre du point de vue de la gratuité et de l’accessibilité à la justice qu’un problème se pose. Ce sont ces éléments qui amènent la justice à donner l’avantage aux élites et non pas une certaine corruption de l’institution ou encore la partialité des juges. En principe, la justice se rendait à peu de frais et était accessible à tous. Toutefois, la théorie n’était pas égale à la pratique; la justice n’était ni gratuite ni accessible à tous : elle était un luxe que tous ne pouvaient pas se payer.

Voir également
La justice dans les colonies éloignées de la Nouvelle-France
La procédure judiciaire
L'application de la justice chez les autochtones de la vallée du Saint-Laurent sous le Régime français
Crimes et criminels
Les femmes et la justice
Premier officier de justice : l'intendant
Les justiciables
Les structures judiciaires
Le droit français
Les peines et les châtiments
Les officiers de la justice en Canada
Quelques procès en Nouvelle-France
Bibliographie
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